Six seveeeen!
Ce n'est pas un bug, mais bien une feature de l'humanité.
Les profs américains vivent une nouvelle épidémie, qui s’est répandue en quelques jours. Certaines écoles ont du prendre des mesures radicales, jusqu’à l’exclusion des élèves. Puis, elle a atteint le Royaume-Uni : Keir Starmer, le Premier ministre britannique, a dû s’excuser publiquement après l’avoir fait devant des écoliers. Et en octobre, Dictionary.com l’a élu mot de l’année, devant le mot “agentic”1.
Aucun pangolin dans l’histoire cette fois-ci, même si le virus se diffuse à l’oral. Et ce virus, c’est juste une expression de deux chiffres : six seveeeen.
“6-7”, pour ceux qui ont une vie2, c’est donc un truc que les gamins aux US répètent en boucle (mais ça arrive en France, ô joie de la mondialisation). Ça vient d’une chanson d’un rappeur nommé Skrilla, propagé via des vidéos de basketteurs sur TikTok, et surtout, un gosse de dix ans - Maverick, dit “le 67 Kid” - l’a hurlé dans un gymnase avec une telle ferveur extatique que c’est devenu viral. Que cela veut-il dire ? Rien.
Dictionnary.com a donné cette définition :
6-7. Une explosion d’énergie qui se propage et connecte les gens bien avant que quiconque ne soit d’accord sur ce qu’elle signifie réellement.
Personne sait ce que ça veut dire, mais tout le monde le dit. C’est le mot de l’année et il ne veut rien dire. Absolument rien. Je vous vois déjà en train de vous désoler de l’état de notre monde, mais je trouve ça très beau en fait. Hein ? Quoi ? Koicoubé !
“6-7” c’est parfaitement savoureux à l’ère de l’IA. J’y vois même une forme de génie anarchique. Regardes (oui on se tutoie car tu es maintenant initié au 6-7) : le deep learning cherche du sens, c’est même son carburant. Le principe est simple : tu donnes à une machine des milliards de textes - Shakespeare, Wikipédia, tout Internet en fait… - et elle apprend à prédire le mot suivant. Elle détecte des patterns, des motifs profonds, elle extrait du sens. Elle comprend que “le chat est sur le...” appelle probablement “tapis”, mais pas tout le temps non plus.
Mais sans pattern de signification, il n’a rien à apprendre, rien à prédire, right? Et bien “6-7”, c’est quoi ? Le signal du vide, du zéro. Un signifiant sans signifié, comme on dirait dans un livre où l’on rigole pas trop trop. L’IA ne peut pas “comprendre” 6-7 parce qu’il n’y a rien à comprendre. C’est le trou noir du langage ! Le bug parfait. D’ailleurs, nous les adultes, on fait semblant d’avoir compris…
En 1976, le jeune Richard Dawkins, publie Le Gène égoïste et qui, dans le dernier chapitre, un peu en passant, invente un concept qui va le dépasser : le meme (qu’on prononce mime en anglais, un faux-ami sonore en français, de l’humour méta de linguiste). La thèse de Dawkins est très séduisante, surtout quand on sait qu’elle apparait avant Internet et les réseaux sociaux : de même que le gène est l’unité de réplication biologique (il saute de corps en corps via la reproduction, hop, hop), le meme serait l’unité de réplication culturelle. Une idée, une mélodie, une mode, un comportement : ça saute de cerveau en cerveau, hop, hop. Ça se copie, ça mute, ça évolue, Darwin, mais pour la culture.
Pour Dawkins, l’évolution n’était plus seulement biologique, elle avait désormais une portée plus large, elle était devenue symbolique. Bon, le truc, c’est que Dawkins imaginait des memes porteurs de sens. Des idées qui se propagent parce qu’elles sont utiles, belles, vraies, ou parce qu’elles prétendent l’être. Il n’avait pas prévu qu’on finirait par répliquer du vide apparent.
Je dis apparent, car en fait il exprime un truc vieux comme l’humanité. On pourrait croire que le brainrot (littéralement le rot de cerveau…) existe à cause de TikTok, des écrans, bref de l’enfer numérique. Mais “Am stram gram pic et pic et colégram” - ça veut dire quoi ? Rien. Chaque génération d’enfants en France le répète depuis des décennies et personne n’a jamais demandé une explication. Et les private jokes de cour de récré ? Chaque génération invente ses mots de passe débiles. Le contenu n’a jamais eu d’importance. C’est, disais-je donc, du vide apparent : car ce qui compte, c’est de savoir qui est dans le groupe et qui est en dehors.
Le brainrot c’est du lien social à l’état pur. On ne partage pas “6-7” pour son sens. On le partage pour appartenir. C’est un dénominateur commun, c’est un signe de reconnaissance tribal, un handshake secret, un test : si tu tiltes, t’es des nôtres. Si tu demandes “mais ça veut dire quoi ?”, t’es un prof, un parent… ou une IA.
Car l’IA peut répêter “6-7”. Gemini peut analyser sa diffusion avec sa fonction Deep Research. ChatGPT, bien briefé, peut en générer des variations. Mais un chatbot ne peut pas appartenir… car il n’a pas de cour de récré ! L’IA n’a pas la peur de l’exclusion, elle n’a pas le frisson de l’inside joke qui s’échange dans le dos du prof. Rappelle-toi, le deep learning cherche du sens. Et ici, avec ce 6-7, l’humain a choisi d’abolir le sens - précisément pour créer un autre sens, bien plus profond, celui de la communauté. L’IA est de fait exclue by design…
On a perdu les échecs en 1997. Le Go en 2016. La génération de texte en 2023. Le code, c’est en cours. On nous promet l’AGI, la machine qui pensera comme nous, qui nous égalera, puis nous dépassera. Et honnêtement ? Je pense que ça va arriver, en tout cas j’ai fait le choix du pari pascalien en la matière. Mais même avec l’AGI, l’humanité gardera un coup d’avance : il sera sur le terrain du non-sens partagé.
C’est absurde, mais délicieux à vivre pour ceux qui sont dans la combine, non ? L’IA optimise pour le sens, l’humain, parfois moins, mais lui, il optimise pour le lien, et ce lien n’a pas besoin de sens, il a juste besoin de partage. Le deepfake peut diviser, le meme rassemble : rien n’est totalement perdu sur Internet.
Et, quelque part, en ce moment, dans les circuits d’un GPU, un modèle de langage intègre “6-7” dans son entraînement. Mais, quand il sera terminé, ce sera trois mois trop tard - car cela équivaut à 10 000 ans pour une cour d’école. Face à la machine, c’est peut-être ça finalement, notre avantage ultime : le fait qu’on s’ennuie vite quand on a 10 ans, et qu’on invente des conneries ensemble, pour se faire des copains.
Six seveeen!
SH
https://www.dictionary.com/e/word-of-the-year-2025/
Je l’ai appris en regardant un épisode de The Tonight Show avec Jimmy Fallon qui l’a repris dans son monologue d’ouverture.



Votre post est d'autant plus intéressant qu'il me permet de réaliser que j'ai tellement à apprendre de cette expression qui ne vaut rien dire. Comme quoi parfois c'est le contenu qui est précieux et ici c'est le contenant, l'humain qui s'exprime. Peu importe le qu'en dira-t-on. Bravo aux jeunes de rester si créatif et de continuer d'emmerder les conformistes et les vieux. Quant au non-sens, c'est comme le non-savoir, comme le vide : c'est la source de la création. Vraiment votre post m'inspire. Merci donc. Et puis comme je suis maman d'une ado, j'aurai aussi éventuellement l'air moins bête et surtout ça me permettra de ne pas demander ce que ça veut dire. Rien. Et c'est très bien.
Vraiment rafraîchissant ce post ! Bien d accord. Vive les mains collantes, les Pokémon et koikoube - Histoire de traverser les générations